Récit à 3 voix

 

La maman

Les marches d’escalier craquent. Endormi tu te diriges vers la salle de bain pour te préparer, c’est jour d’école. En traversant le couloir tu m’aperçois assise sur le gros ballon de yoga et tu comprends : ta petite sœur arrive. Ton papa s’affaire à réveiller ta sœur qui a l’atelier, faire des tartines, vérifier les sacs d’école, réarranger sa matinée… Tu me demandes doucement « ça va, maman ? ». Ton frère aîné qui t’a rejoint attend la réponse. Entre deux vagues de contractions je te dis que je vais bien. Vous filez doux, l’atmosphère est feutrée. Tu m’embrasses avant de partir et lâches la question qui te brûle les lèvres : « Alors, elle sera là quand je rentre de l’école ? ».

Le papa

C’est la nuit, encore mais presque plus. Ce n’est jamais au bon moment, c’est toujours le bon moment. L’impossible agenda journalier s’envole comme par magie… Tout va bien se passer. Je ne pourrai pas faire grand-chose, pas vraiment aider, mais elle sait ce qu’elle fait et moi je lui voue une confiance totale. Je serai là, maintenant et après. Je ne suis pas croyant, mais dans ces moments on a besoin de se rattacher à une sorte de chance, au destin si on veut. Je croise les doigts. Les autres partis à l’école, je m’affaire pour que ma présence aide au mieux.

 

Marjorie est arrivée discrètement. On installe la chambre pour l’arrivée de bébé. Le travail avance, le ballon est une arme redoutable contre les douleurs. La poche des eaux bombe mais l’effort stagne alors Marjorie la perce pour que bébé descende un peu. Tout se calme, les contractions, les douleurs. Une vague de sommeil m’envahit alors je change de position et l’envie de pousser me prend. Ton père est là, nous sommes ensemble. Il m’aide à trouver une position agréable. La tête de ta petite sœur se fait pressante, je la sens arriver.

 

Je suis là mais avec si peu de leviers. Alors je me concentre sur mon rôle de soutien, de la logistique en somme. Ça je peux faire. Pour le reste, je suis tellement fier d’elles. Elles font tout le job tellement bien. Je scrute, inquiet, pour anticiper l’arrivée d’un problème. Mais heureusement, rien de cela. Je ne cesse de me dire : quelle folie, c’est formidable !

 

J’ai mal d’une douleur qui annonce le dernier effort à fournir avant de rencontrer notre quatrième enfant. J’ai peur de pousser, ça va faire vraiment mal, mais il le faut. Ensuite la récompense, la douleur ne sera plus… Ça y est, je sens Marjorie qui accueille sa tête avec tendresse, encore une poussée et la voilà qui tombe entièrement entre mes jambes. J’aperçois son ventre et ses jambes blanches, son cordon aussi. Elle est dans mon dos. Je ne l’entends pas, mais Marjorie lui parle d’un ton joyeux. Soulagement. Elle passe sous moi alors que je me relève. Ton père me soutient, m’installe sur le fauteuil et Marjorie la dépose dans mes bras. Ta sœur regarde autour d’elle, l’air curieux, un peu éberlué. On se découvre. Elle est si belle, toute chaude, bien rose à présent. Ton père coupe le cordon. Je commence à grelotter alors on me glisse dans notre lit, sous le duvet. Je suis si bien.

 

Sueur, contractions, douleurs, respirations, encore un peu et elle sera parmi nous. Je suis au milieu d’une situation dont je ne contrôle rien. Se réjouir ? Pas encore… surtout que la grossesse avait été entachée de certains diagnostics de mauvaise augure. Et voilà, elle arrive, elle est là, ma femme est vraiment une guerrière. Le choc, toujours, je suis bien plus ébranlé que je ne le laisse voir. L’arrivée d’un enfant, pas l’accouchement, mais l’arrivée, ça me met toujours une immense secouée teintée d’un « et maintenant ? ».

 

Maintenant, la porte d’entrée s’ouvre au rez-de-chaussée. Des pas pressés montent les escaliers et je te vois juste là, découvrant ta sœur encore mouillée dans son linge… Tes yeux brillent, tu sembles excité et interdit à la fois. Ton frère nous rejoint peu de temps après, il n’a pas non plus traîné sur le chemin de l’école. Papa et moi vous annonçons son adorable prénom. Vous êtes sous le charme. La famille est presque au complet… on se demande comment réagira votre sœur à son retour de l’atelier, mais pour le moment, tout le monde contemple cette petite fille attentive. Avant de retourner à l’école, tu sonnes chez grand-papa et grand-maman et déclares sur le pas de la porte, d’une voix fébrile : « Elle est là ! La petite sœur est là !». J’en suis sûre, tu es très fier et cela me touche, toi qui es si introverti… Un lien spécial est né, parce que tout s’est passé si naturellement.

 

Et maintenant ? Je n’en sais rien. Mais dans l’immédiat je compte les jambes, les bras, les doigts de pieds. Je regarde sa mère : placenta ? Saignements ? Ouf, ouf ! Je coupe le cordon, j’emballe, je réchauffe. La petite est magnifique, la mère tellement fragile après avoir été si forte. Ensemble tout ira bien. Les grands rentrent de l’école comme s’il ne s’était rien passé. Sauf que tout a changé. Incroyable force de la vie.

 

La sage-femme

Je dors paisiblement, mais toujours avec une oreille plus attentive quand une naissance approche.

Un message sur mon téléphone: le travail commence, ton bébé va arriver...c’est bien, l’aube approche. Un accouchement de jour c’est sympa, ça change.

Je suis sereine, je sais où je vais, tout va bien se passer.

 

En me préparant au départ, c’est toute une envolée de souvenirs qui se rappellent à moi. Parce que toi et ton homme, mes amis, vous êtes à l’origine de ma vie d’accoucheuse à domicile. C’est vous qui, les premiers, m’avez fait confiance dans cette merveilleuse aventure pour la venue de votre 3ème enfant. Grâce à vous, je suis partie sur de belles bases...

 

J’arrive chez toi comme si c’était chez moi pour quelques heures. J’aime cette sensation d’intégrer un foyer pour un temps. Une unité se crée l’espace d’une naissance.

Je ressens l’énergie du lieu, tout est paisible. Tu es sur ton ballon, déjà dans le rythme des contractions et ton homme dans les parages, prêt à répondre à toute demande.

Je sens son « inquiétude » mais surtout sa confiance, en toi, mais aussi en moi. Alors tout va bien....

 

Un accouchement est toujours unique, mais il y a bien des similitudes dans le rythme des événements. Très souvent, à mon arrivée, après que j’aie écouté le bébé et fait le point avec les futurs parents, il y a un moment de discussions sur tout et rien et de franche rigolade. Puis l’énergie se modifie, les mots se font rares.

Je sens ton impatience, mais aussi ta peur, celle de la douleur. Difficile de faire autrement que de revivre ses accouchements précédents, même positifs, et de se souvenir. Mais je sens aussi ta sérénité et ta confiance. Ta peur ne freinera pas l’arrivée de ce bébé, tu es une guerrière je le sais.

J’interviens rarement dans le processus de naissance, mais cette fois je sens qu’il serait bon d’accélérer un peu cette attente, pour éviter que la peur prenne trop de place. Et je te sais prête. Alors du bout de mon doigt et avec ton accord, je perce la poche, sachant que tout ira très vite ensuite.

Même quand une naissance est rapide, il y’a toujours un moment de pause, moment qui permet certainement à chacun de se centrer sur ce qui va se passer, dans le silence et l’accueil.

Puis arrive la contraction, celle plus puissante que les autres, celle contre laquelle on ne peut rien faire d’autre que l’accepter et la suivre.

Ton bébé arrive, je l’accueille. Tout va bien, je le sais, je le sens.

L’émotion est là, dans toute son intensité, toute sa simplicité. L’instant présent, une évidence.

Mes gestes et mes paroles se font rares et discrets, pour te laisser savourer la plénitude de l’instant.

Tout semble si simple, tout est si simple quand l’intimité et la confiance sont là.