Dans l’intimité

 

Nous sommes le matin du 22 mars. Le terme approximatif de notre cohabitation dans mon corps était au 15 mars, mais ni toi ni moi n'étions prêts à laisser la grossesse de côté. Ma dernière grossesse.

J'emmène ton frère à l'école. En revenant nous avons rendez-vous avec la sage-femme pour écouter ton cœur et voir comment tu vas. Ta grande sœur est très impliquée du haut de ses trois ans et veut connaître le moindre détail.

Sur un coup de tête je demande à la sage-femme si elle serait d'accord de faire un décollement des membranes. Elle accepte en me rappelant toutefois que cela peut très bien n'avoir aucun effet.

Le col est mou et ouvert d'un doigt. Elle fait le décollement avec facilité sous le regard appuyé de ma fille qui suit chacun de ses mouvements.

En partant elle me précise que c'est son anniversaire le lendemain et on lui dit en rigolant que peut être que bébé arrivera avant. Je me sens bizarre. Moi qui n'arrivait pas à accepter le terme de cette grossesse, je suis très excitée, émue... Ça remue beaucoup de choses. On rigole avec ton papa en imaginant divers scénarios de naissance.

A 11h, les contractions commencent de façon très régulière toutes les 10mn, mais de loin pas douloureuses. Je décide d'aller chercher mon fils à l’école histoire de marcher un peu, malgré les 4 étages à descendre et monter à chaque sortie et qui me font désormais l'effet d'une montagne à gravir.

La journée passe et les contractions continuent toujours très douces. Dans l'après-midi je vais faire quelques courses pour préparer le repas du soir pendant que papa déménage quelques cartons dans notre nouveau bâtiment.

Les contractions sont désormais toutes les 5mn et bien présentes mais pas douloureuses pour autant. Je dois m'arrêter de marcher et attendre que ça passe au milieu du magasin ce qui fait rire ta sœur.

On rentre et j'écris à ta marraine et à A… pour leur raconter l'avancée des choses. On rigole. Je leur explique que je n'ose pas prendre de bain chaud de peur que cela coupe les contractions et que je réalise que c'était juste un faux travail. Vers 15h je craque et je m'en fais couler un. Les contractions ne passent pas. A… prend régulièrement de mes nouvelles en lisant un livre à côté de la baignoire, W… joue aux lego dans la chambre. Papa a allumé la console de jeux et joue en réseau silencieusement.

Il passe prendre de mes nouvelles et je lui dis que je contracte toujours. Il devient fébrile et semble paniquer. Il court dans tous les sens, prépare le lit pour ne pas abîmer le matelas si j'accouche dessus, déplace des meubles et nettoie la maison. On aurait dit qu'il allait accoucher lui. Ayant peur qu'il me stresse alors que je suis dans ma bulle je décide de lui affirmer que tout va bien et que le travail s'est arrêté.

A 16h30 je préviens nana, ta grand-maman, que tu es en route et qu'elle peut venir prendre A… et W… pour la nuit. Deux heures de route allé simple l'attendent pour venir à la maison. Je suis zen je pense que bébé attendra la nuit pour venir. Papa repasse prendre des nouvelles. Je le préviens que dans le doute ma mère passe chercher les enfants. Il ne réagit pas vraiment et propose aux enfants de faire un jeu de société en attendant l'arrivée des grands parents. Pendant ce temps je prépare leurs affaires et les miennes pour les prochaines heures. Les contractions sont douloureuses. Je fais bonne figure pour ne rien montrer histoire de ne paniquer personne. Je sens que tout se met en place. Je demande à ma mère d'attendre en bas que papa descende avec ton frère et ta sœur, Je ne veux voir personne.

Je m'allonge sur le canapé. A… se love contre mon ventre et me câline. W…. s'installe dans mon dos et tente de me caresser le ventre. L'atmosphère est électrique, Ils sentent que les choses sont en train d'avancer et W… a du mal à gérer ses émotions et devient trop intrusif. J'ai besoin de ma bulle. Ton papa vient proposer aux enfants de s'habiller pour retrouver nana. Il rend l'ambiance légère et me laisse tranquille. Un beau père en or. Entre deux contractions j'embrasse les enfants. W… me dit:

"Si on va chez nana ce soir c'est pour que bébé arrive ? "

Les larmes montent. Je lui dis que oui et lui promet que je les appellerai dès qu'il sera là.

Ils descendent tous. Il est 18h44. Je me fais couler un second bain et je me remets dans ma bulle. Tout est prêt pour ton arrivée. Il nous reste peu de temps. Je suis très calme. J'entends la voix De ma maman en bas de l'immeuble.

Je me remets dans la baignoire. G… revient et s'assied à côté de moi. Il me demande si j'ai besoin de quelque chose. Je lui demande un bouillon à boire, ayant la tête qui tourne et peur de m’évanouir. À 19h il me demande s'il ne faudrait pas prévenir la sage-femme. On hésite. On a envie d'être seuls. Nos regards se croisent en silence. On se met d'accord pour lui dire de prendre tranquillement ses dispositions et d'entamer les 45mn qui nous séparent pendant que le travail avance de notre côté. Pas de stress.

Juste après j’ai besoin de sortir de la baignoire. Je demande de l'aide à G… pour me relever, Les contractions sont très douloureuses. Je marche le long du couloir quand elles commencent en me tenant aux murs et je me rhabille entre deux contractions. Je m'installe Sur le côté, Les jambes enroulée autour de mon coussin d'allaitement. La douleur est intense mais je gère. Je suis très calme, consciente de chaque seconde... G… est derrière mon dos et me caresse, m'entoure de ses bras et me passe du froid sur le fond. Gentiment je laisse des sons graves sortir de ma gorge à chaque contraction. Je sens que tu es descendu très vite. Et là j'ai envie de pousser. Ta tête est là, Je le sais. J'ai très mal et envie de hurler. Je me calme, Je préviens ton papa que dans trois contractions tu seras là. Les contractions me font hurler. La première pousse ton crâne contre mes doigts. Je panique un peu à l'idée que le col ne soit pas entièrement prêt ou de ne pas gérer la douleur. Très vite je reprends le dessus et me raisonne. Je demande à ton papa de tenir ma cuisse et surtout de découper ma culotte que je n'ai pas le courage d'enlever. On rigole. À la contraction suivante je pousse de toutes mes forces en hurlant à pleins poumons, sans doute avec le sentiment que cela va m'aider à te montrer la voie. Ton papa me dit que la tête est dehors, Je n'attends pas la contraction suivante et pousse encore pour sortir tes épaules. Ton papa t'attrape au vol. Il me dit de regarder vite. Tu es emballé dans ta poche des eaux, encore protégé du reste du monde. PAF. Elle éclate dans les mains de papa, Il libère ton visage et te pose Sur mon ventre. Je lui demande de m'aider à t'essuyer, Je décoince ton bras qui est pris dans le cordon ombilical, Je pleure, papa pleure. On se regarde l'air complètement ahuris en chuchotant "on l'a fait tout seuls.... "

Tu es né à 19h25.

Je n'atterris pas. Ça devait être beaucoup plus douloureux dans mon imaginaire... Et j'attendais cette phase de perte de contrôle, de perte de confiance... Je m'attendais à paniquer et à avoir envie d'abandonner. Mais non. Tu es là. C'était incroyable.

À 20h la sage-femme arrive, elle m'aide à expulser le placenta puis je te laisse sur ton papa et me lève pour aller prendre une douche, me rhabiller, boire un verre d'eau... Je suis tellement en forme que j'aurais pu vivre un second accouchement dans la foulée.

Tu es né il y a six jours, Mon amour. Tu as changé le cours de nos vies à tous les 4... Chaque seconde à tes côtés est magique. Je découvre en ton père un homme fabuleux qui veut vivre les réveils nocturnes, qui me soutient lorsque j'affirme avoir besoin que personne d'autre que nous ne te prenne dans les bras... Un père qui veut dormir avec toi ces trois prochaines années sans même y voir un quelconque inconvénient, qui te chuchote des mots d'amour en permanence et qui se comporte avec ses beaux enfants comme avec toi... Merci la vie.