Récit de naissance Isaac, 

 

Le saut de l’ange.

Se retrouver au bord du vide et…sauter.  Foi et confiance en la vie.  Un grain de folie peut être. Quand je suis tombée enceinte, j’ai sauté à pieds joints dans le vide. Tu as été désiré mais je ne savais pas à quoi  m’attendre. Il fallait bien se lancer.

Ta naissance, Isaac, s’est déroulée sur une nuit. Le 1er avril 2014 à 5h07 du matin, tu faisais ton entrée sur terre avec le parfait silence de l’aurore qui entourait ton premier cri. Les oiseaux ont ensuite chanté.

Je ne sais plus comment cette naissance a démarré. En douceur. Une immersion dans un lac sacré ou j’acceptais ce contrat passé avec la vie des mois avant. Lâcher prise pour laisser la vie faire son travail. A travers mon corps. Un travail d’envol, au bord d’un gouffre bordé de fleurs. J’ai sauté. Dans chacune de mes mains, une autre main pour m’aider et me guider. Celle de mon homme, et celle de la sage-femme. Je me suis envolée, j’ai été emportée par cette vague de vie. J’entendais le roulement des vagues, le son des tambours au loin, une promesse allait s’accomplir.

Je suis resté longtemps dans ce mouvement de vague qui se faisait chaque fois plus intense. Ma connexion à mon corps était  de 100%. Je faisais tout ce qu’il me demandait.  Je me levais,  je me pliais, je cherchais le mouvement juste de la vie. C’était une danse ou je ne contrôlais rien. J’étais au service de quelque chose qui me dépassait.

C’est douloureux. Je vomis. Je continue de me mouvoir car je cherche le passage de cette vie qui sort de mon corps.  Par où est ce chemin sacré ? Ce n’est pas tout droit, ça bouge à gauche, à droite, dans les reins, dans le ventre et les hanches.  La douleur est ce qui me permet de rester attachée à mon corps physique car mon esprit vole maintenant haut dans le ciel, comme une transe ; mes sens sont à l’affut, j’entends, je ressens, j’ai soif.

Les poussées sont si fortes, c’est comme si elles venaient de loin, de très  loin. Je grogne tel un animal. Cette force de poussée se passe bien malgré moi, ce serait impossible de la retenir. C’est d’une puissance inouïe. Je suis là comme toutes les femmes du monde depuis des milliers d’années, répétant la mémoire, créant  l’ouverture des possibles,  de la vie, encore. Cette force est  surprenante,  c’est de l’ordre de l’ancienneté du monde. Quelque chose de vital  et puissant. Absolument en dehors de tout contrôle car la vie sait prendre possession delle même. J’ai l’impression que toutes les femmes du monde sont présentes pour m’encourager, toutes les femmes de ma lignée, qu’elles m’insufflent leur souffle à travers le mien pour m’aider à pousser. J’ignorais cette puissance en moi. Des voix anciennes se font entendre et grondent au fond de mon bas ventre, comme un puissant tremblement de terre, quelque chose d’irréversible, comme la vie.  Je ne peux pas m’arrêter, je dois continuer, je ne peux pas revenir en arrière ou tout stopper. Je vais de l’avant avec la tête de mon bébé qui pousse, nous venons au monde ensemble. Moi en tant que mère et toi en tant que toi, car j’ignore tout de toi, je ne sais pas encore qui tu es.  Je sens ta tête poussée et c’est le signal pour pousser à mon tour, c’est l’impulse.

 J’ai eu peur d’être déchirée. L’impression que mon corps va se fissurer sur toute sa longueur. J’ai  l’impression que je peux mourir, maintenant. Je ne suis pas effrayée. La mort est si proche de la vie… elles se touchent du bout du doigt. Intemporalité. La connexion avec le tout. Je suis suspendue entre deux mondes comme dans une expérience chamanique. Y a-t-il des anges dans la pièce ? C’est certain. Les encouragements viennent de partout. Tout en moi est ouvert, le corps, l’esprit.   Je suis entourée de bienveillance, la lumière est là, dans la nuit, pour accueillir ce « pas -sage ».

Je souhaite entrer dans l’eau. La piscine est vite installée. C’est un apaisement, l’eau me soutient, me ramène au corps, me contient dans son liquide.

 Les poussées sont si puissantes qu’elles m’obligent à me mettre debout. Mon corps entier se lève sous la force de la poussée. Je pousse, je grogne tan la pression  physique dans mon vagin est forte. Oui c’est bien là que ça se passe. Ces poussées sont longues, très longues. Quand je crois être à bout de souffle cela dure encore. Comme si quelque chose m’insufflait plus d’oxygène que je ne peux en contenir dans mes poumons, afin d’y parvenir. Ces grognements, ce n’est pas de la colère mais une rage d’amour, une rage de vie. Puis d’un coup, les jambes me lâchent en même temps que le souffle. Je tombe dans l’eau. En un éclair je m’endors… mon corps fonctionne sans moi. La vague suivante arrive, je l’entends gronder au loin, le chant des femmes recommence, les tambours au galop, la vague me soulève me revoilà debout à mon insu, en un éclair, je repousse encore, de toutes mes forces que je n’ai plus, la vie en dépend.  C’en est assez, je vais te faire naître maintenant. Cela suffit. Il faut que tu sortes. Pour que nous vivions tous les deux. J’ai soif.

Mon homme, tu n’es pas en reste. Ne sachant que faire pour me soulager, tu soutiens mon corps lorsque je me lève. Je m’agrippe à toi, tu es mon point d’ancrage. Comme j’ai besoin de toi. Quel aide précieuse tu es ! J’arrive au bout de moi-même.

« Vas-y mon bébé ! »Je te parle fort : « c’est juste où tu vas, c’est par là la sortie, c’est bien, on est ensemble, continue ». Je te parle, t’encourage. Cela me redonne de la force et me rappelle ce qu’il se passe, notre naissance.   Je sens ta tête chercher, pousser. Nous sommes ensemble, je sens que tu pousses et avec ma force de femme nue je t’aide à trouver la sortie. Un travail d’équipe.

Ta tête est dehors, je ne sais pas si je vais survivre à ça. C’est très impressionnant. Tes épaules se tournent et tu glisses en dehors. C’est l’éclosion. La chute dans la vie. A cet instant, toute la montée en puissance du travail retombe. Le dernier coup de tambour, la dernière note, le dernier roulement de vagues et tout s’essouffle.  Je retombe dans l’eau. Tout est blanc, un ange passe, tu cries. Ce cri a été ton saut de l’ange à toi, ton saut dans la vie. La peur et le courage, la foi et l’appréhension.  Tout  es vulnérable et neuf.

Je t’ai serré contre moi, un baiser sur un front tout mou qui m’a surprise, je comprends toute ta fragilité. Je serai restée là pendant toute ma vie. Mon corps n’existe plus, je n’ai jamais eu mal, rien n’a d’importance. Je flotte dans un nuage d’émerveillement et d infinie reconnaissance.  Tu es là, mon petit bonhomme tout entier avec toute  la vie qui coule en toi. Je n’ai jamais rien vu d’aussi grand qui soit si petit. L’amour est un immense désarroi.

J’étais encore loin de me douter à quel point tu changerais ma vie. Maintenant était le début de tout.

Nous avons sauté, noter envol peut commencer.